Sous un titre paradoxal, ce texte aborde une question tout à fait sérieuse. On peut
l’envisager selon plusieurs points de vue. Initialement, je l’ai présentée à mes
étudiants dans le but d’illustrer la notion d’espace affine euclidien. Il
s’agissait alors de faire voir de façon frappante à quel point les notions
métriques sont tributaires du produit scalaire définissant la structure
euclidienne. Dans cette optique, assez abstraite, on se donne un triangle
Δ0 d’un plan affine
. On fait alors observer que, pour chaque structure
euclidienne de
, c’est-à-dire pour chaque produit scalaire g de l’espace vectoriel
sur lequel
est modelé, Δ0 possède un orthocentre Hg dont la position
varie avec g. On se demande alors s’il est possible de déterminer le lieu
décrit par Hg quand g balaye l’ensemble des produits scalaires de
. Dans
le même registre, on examine la possibilité de choisir g pour donner à Δ0 une
forme particulière. On en profite pour faire toucher du doigt le fait que l’ensemble
des produits scalaires est un convexe de l’ensemble des formes bilinéaires sur
.
On peut considérer les choses autrement, en fixant une fois pour toute
un produit scalaire g0 sur
et en étudiant les positions relatives de
l’orthocentre des triangles Δ de l’espace euclidien (
,g0). Par convention, la
position relative d’un point par rapport à un triangle Δ est décrite par
les coordonnées barycentriques du point par rapport aux sommets de
Δ(1).
Voyons comment faire le pont entre les deux approches. Pour tout triangle Δ,
il existe une affinité a de
qui applique Δ0 sur Δ (unique si, comme nous
le supposons, les sommets des triangles sont ordonnés et si a respecte
cet ordre, voir la note en bas de page (1)). Dans cette affinité, il y a un
point HΔ qui est appliqué sur l’orthocentre H de Δ et, les coordonnées
barycentriques étant préservées, la position relative de HΔ par rapport à Δ0 est la
même que celle de H par rapport à Δ (voir figure 1). En même temps, la
formule

où
est l’application linéaire
induite par a sur
, définit
un produit scalaire g de
et, par construction, a : (
,g) → (
,g0) est une isométrie. En conséquence,
HΔ = Hg et on voit qu’en laissant varier Δ ou en laissant varier g, on décrit le
même ensemble de points relativement à Δ0.
Les deux points de vue considérés sont donc équivalents.
Forme des triangles Incidemment, nous venons de répondre à une question
posée ci-dessus : en choisissant convenablement le produit scalaire, on peut donner
à Δ0 une forme arbitraire. Par exemple, on peut en faire un triangle isocèle,
rectangle, etc. en choisissant Δ de la forme correspondante. Ici, nous considérons
que deux triangles ont même forme s’ils sont isométriques. C’est un peu plus
faible comme notion que ce qu’on pourrait imaginer plus naturellement, à savoir
ne pas distinguer deux triangles semblables. A l’autre extrémité, on pourait parler
de la forme affine d’un triangle, c’est-à-dire ne pas distinguer deux triangles
images l’un de l’autre par une affinité : il n’y aurait alors qu’une seule forme
affine de triangle. La notion de forme dépend finalement du groupe des
transformations qui laisse invariantes les propriétés définissant cette notion :
définir un type de forme revient à choisir ce groupe. Au surplus, plus
ce groupe est petit et plus riche est l’ensemble des formes qui lui sont
associées. L’ensemble des formes invariantes sous l’action d’un groupe
donné G est ainsi le quotient
∕G de l’ensemble
des triangles de
par
l’action de G. Lorsqu’on prend pour G le groupe des affinités, on obtient un
seul point dans
∕G : "le" triangle affine. Lorsque G est le groupe des
isométries, on obtient l’ensemble de ce que nous avons appelé les "formes de
triangles" ci-dessus. Nous venons de voir qu’il est en bijection avec l’ensemble
+(
) des produits
scalaires de
.
Les traditionnels "cas d’égalité" des triangles en donnent d’autres descriptions :
par exemple, chaque forme peut être décrite par trois nombres. Deux nombres
positifs b ≤ c et un troisième α pris dans ]0,π[ : les deux premiers mesurent deux
côtés qui forment un angle dont le troisième est la mesure. Plus symétriquement,
on peut aussi la décrire par tois nombres positifs a ≤ b ≤ c qui sont chacun plus
petit que la somme des deux autres, et qui mesurent les côtés des triangles de la
forme décrite.
Il n’est généralement pas facile de modéliser ce quotient, c’est-à-dire de trouver un modèle raisonnable de chaque classe d’équivalence. Pour un exemple détaillé, le lecteur est invité à lire le texte "Le triangle des triangles" disponible à l’adresse suivante :
http ://www.ulg.ac.be/geothalg/Triangles/index.html
Il correspond au cas où on ne distingue pas deux triangles semblables,
c’est-à-dire au cas où G est le groupe des similitudes. Il s’agit donc de
+(
)∕IR+
puisque deux triangles dont les côtés sont proportionnels sont semblables. Le
triangle des triangles en donne un modèle plus géométrique.
Le présent texte doit beaucoup au fructueux échange qui s’est déroulé sur le Forum M@TH en Ligne (http ://www.forum.math.ulg.ac.be) sous l’intitulé "Quels sont les orthocentres d’un triangle ?" posté le 15/11/2003 dans la rubrique "Divertissement". Merci aux contributeurs "Michel B." et "Lolo" !